Aller au Clash (Chronicart)

Par : Jérôme Momcilovic & Jean-Philippe Tessé
Chronicart
été 2007

Difficile de parler du rock sans passer par la case punk. Pourtant, de tous les courants de la musique à guitare, pas sûr que l’époque des crêtes et des épingles soit vraiment passée par la case cinéma. Y a-t-il un cinéma punk ? Pas sûr, mais au moins en France nous avons un cinéaste punk : rencontre avec F.J. Ossang à l’occasion de la sortie en salles d’un portrait de Joe Strumer.

L’occasion était trop belle : anticipant la sortie de Joe Strummer : The future is unwritten, nous avons proposé à F.J. Ossang de nous accompagner à une projection du portrait du leader des Clash par Julian Temple. Certes le film, riche de ses archives souvent fascinantes; donne volontiers dans l’hagiographie molle. C’est d’ailleurs aussi insistant que Glastonbury, autre film de Temple à sortir cet été, long doc sur le célèbre festival english, et où Strummer est encore de la partie. Depuis La plus grande escroquerie du rock’n’roll, premier des deux films qu’il a consacré aux Sex Pistols, Temple est une sorte de portraitiste officiel du rock. On peut bien sûr vanter son travail d’archiviste et de pédagogue, mais ses films sont toujours freinés par des redondances lourdes et une sorte de prudence gentille qui l’empêche d’aller au fond des choses, de creuser vraiment les figures qu’il peint. En tout cas l’occasion était trop belle de parler avec F.J. Ossang, qui a fait jouer Strummer dans son dernier long-métrage, Docteur Chance (1997). Ossang, apôtre hurlant des MKB (Meesageros Killers Boys) groupe de « Noise’n Roll » chahutant l’ornière des années 80, et cinéaste cherchant noise aux images, aux mots, au futur, de l’Affaire des divisions Morituri (1985) au récent Silencio (court métrage sur fond de Throbbing Gristle pour lequel il vient de recevoir le prix Jean Vigo); en passant par le Trésor des Iles Chiennes (1990). Tandis qu’il prépare son prochain long-métrage, La Succession Starkov, financé en partie via une souscription lancée sur le Net, Ossang parle de Joe Strummer, du punk, du cinéma, d’un siècle d’insurrections possibles. DOCTEUR STRUMMER « J’ai contacté Strummer par fax, je lui ai envoyé quelques pages sur Docteur Chance, puis je lui ai expédié le scénario et trois jours plus tard il m’a rappelé, enthousiaste, il était très partant, tout en disant « acting is better for actors« . Je suis allé le voir à Londres, on a passé la soirée à parler d’Arthur Cravan, je lui disais que je voulais faire un film punk de l’âge classique, une sorte de tombeau du XXè siècle, mais avec légèreté. Et quand je lui ai dit vouloir mêler différents motifs, de la littérature, du cinéma, de la musique, il était ravi, car très ouvert et réactif. Il avait une vocation à faire du cinéma. D’ailleurs il a essayé de faire lui-même des films. Il est devenu un compagnon de route du cinéma indépendant : Alex Cox, Jarmusch, Kaurismäki, Robert Franck et même Scorcese, puisque le Clash apparaît fugitivement dans une scène de King Of Comedy. C’était un homme très généreux, enthousiaste, facile d’accès. Et il aimait jouer avec le feu. Sur le tournage, il était impérial ». MESSIANISME & DADA « Dans son bouquin Psychotic Reaction et autres carburateurs flingués, Lester Bangs insiste à juste titre sur le côté messianique des Clash : il y avait dans le punk une pulsion dadaïste – faire table rase, attaquer un nouveau siècle. Il faut dire que dans les années 70-80, tout allait à une vitesse folle. De la fin des Stooges aux Ramones, il n’y a qu’un pas – et les Sex Pistols, Throbbing Gristle ou Cabaret Voltaire surgissent presque en même temps. Strummer savait très bien d’où venait le punk, quelles étaient ses racines. Le mouvement punk était une minorité active qui regroupait des gens de classes sociales variées. Strummer a fréquenté une école d’art, Paul Simonon, le bassiste des Clash, est peintre. Mais il y avait aussi le rock lumpen des Sex Pistols. L’opposition Pistols / Clash était un peu artificielle, même si les Pistols étaient plus explosifs, et les Clash plus narratifs. De Rotten, Strummer disait : « C’est un génie, mais il est insupportable« . PUNK EDUCATION « J’ai été éduqué par le punk, qui était d’une certaine manière la dernière avant-garde. Ce qui m’excitait beaucoup, c’était d’imaginer des peintres, des écrivains, des cinéastes punks. Pour moi, le punk, c’était corrompre ma génération, comme de l’acide. Il s’agissait de changer le quotidien, apporter quelque chose de neuf et de brûlant. Ca m’a donné du courage pour vingt ans. Le punk est un mouvement très éphémère, qui va de 1974 et l’arrivée des Ramones, via tout ce qui est survenu du Velvet et de la Factory – jusqu’à 1978, implosion des Sex Pistols et nouvelles mutations : la cold wave de Joy Division ou Cabaret Voltaire, la musique industrielle de Throbbing Gristle…. Daddy punk, c’est William Burroughs, qui invitait à casser le sentiment de sécurité, propager l’insécurité, instaurer un climat d’insurrection. On peut passer aussi par Guy Debord, par Dada, remonter jusqu’aux années 20, avec le futurisme, l’affichisme. J’avais le sentiment que, forte de cette histoire, toute cette génération allait prendre le pouvoir dans le cinéma, que le coup d’Etat de Welles allait se reproduire. Mais ça ne s’est pas fait, sans doute parce que l’industrie du cinéma est sclérosée et que beaucoup de réalisateurs ne sont que des espèces de DRH. Pour un Eisenstein, un Welles, un Bresson, combien de DRH ? ». EINSENSTEIN’S NOT DEAD « Cinéma punk, ça ne veut rien dire : coller une étiquette, c’est toujours réducteur. Il y a le cinéma, et c’est tout. Dans les années 70-80, il y a une forte accointance entre le rock et le cinéma, notamment le muet – beaucoup de chanteurs s’inspirent des figures du cinéma muet. Artaud et Burroughs, deux inspirateurs très importants du punk, étaient fortement attirés par le cinéma, mais la pesanteur de l’industrie a fait que ni l’un ni l’autre n’ont pu faire leurs films, même si Burroughs a co-réalisé un court-métrage. Malgré ces affinités, il n’y a pas vraiment eu de rencontre entre le cinéma et le mouvement punk, du moins pas au moment de son explosion. Mais pourquoi ne pas dire qu’Eisenstein est un cinéaste punk ? Le cinéma, c’est d’abord l’art du montage. D’aileurs, le rock’n’roll – ou le noise’n’roll en général, s’est proposé comme alternative au cinéma, qui devait être le mode d’expression privilégié du siècle. Le punk a en outre un rapport singulier aux mots. Il a le génie de la formule (« No future« , « Do it yourself« ), mais une méfiance naturelle envers tous les discours. Burroughs lui-même préconise de s’attaquer aux mots pour leur faire rendre gorge, voir ce qu’ils ont dans le ventre. Idéologie. C’est comme ça qu’on est passé de Peace & Love à Hate & War. Pour en revenir à Eisenstein, celui-ci a fait ses premières armes dans l’art de l’affiche, puis au Proletcult. Dans l’affichisme politique, c’est le mot qui est roi – à l’inverse de la publicité où c’est l’image, l’agent de séduction. Pour Silencio, j’ai tenté de renouer avec l’impulsion primitive. Je n’arrivais plus à tourner, j’étais mis à l’index par l’industrie du cinéma, mais j’ai pu récupérer neuf boîtes de pellicule et je suis allé au Portugal, avec dans la tête l’idée d’en revenir aux origines. Muet, lumière naturelle, et plusieurs réseaux qui peuvent se corrompre : mots, musiques, images. » TRASH PUNK « Le punk, c’est la danse des poubelles de la culture : on entasse sur trois accords de guitare des discours politiques, des résidus idéologiques, des slogans, de la poésie – et on agit. Faire du bruit pour couvrir le bruit des pouvoirs : les autorités, les parents, etc… Pour s’ouvrir au monde réel, et s’abstraire de la durée sociale dominante. Aujourd’hui encore, j’écris toujours dans le bruit. Le punk avait sciemment un côté bête et méchant – adolescent, kid. Punk rules ok ? Dérèglement des sens ! Et provocation – les t-shirts avec le portait d’Hitler devant, et celui de Staline dans le dos. Le punk est resté mal élevé, brûlant, et il a fallu que tous ses héros aient failli disparaître pour qu’il y ait une réhabilitation culturelle. C’est seulement au moment de la dissolution des Sex Pistols que Rock’n’Folk a enfin consacré une couverture au punk. Mais plus le punk est invoqué, plus il est caduc. Burroughs coupait facétieusement court aux commentaires : « J’ai toujours pensé qu’un punk était quelqu’un susceptible d’accepter de se faire enculer« . Enfin il reste les disques ; eux sont toujours intacts. »   Article original paru dans Chronicart été 2007. Les liens vers des sites externes ont été rajoutés par nos soins.

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