Transfuge, Sunset Boulevard de Billy Wilder, une chronique de FJ Ossang

Billy Wilder

Les avenants du crépuscule

Sunset Boulevard avec William Holden, Gloria Swanson, Erich von Stroheim… Splendor Films

Il existe bien des façons d’éprouver un film. La meilleure, si l’on est captif, semble de le revoir indéfiniment afin de vérifier quelle « vision » nous hante réellement. Peu d’entre eux survivent à telle méthode. Sunset Boulevard en fait partie. A la fin, on ne sait plus si l’on préfère la jeune chair, ou celle qui perdure au fond des plus vaines mythologies…

Histoire : alors qu’il tente de semer ses créanciers sur Sunset Boulevard, un jeune scénariste sans solde et criblé de dettes (William Holden) trouve refuge dans la villa décrépite d’une vedette du muet sur le déclin, Norma Desmond (Gloria Swanson). C’est la voix off du cadavre de Holden flottant dans la piscine qui conte son aventure née du pur hasard…

Mais l’histoire ne compte pas tant que son dédoublement. Face à Holden, la créature Gloria Swanson lance ses derniers feux, et ses lames : « Ah, ces films à dialogues! » clame-t-elle pour décrire le contraire de l’art. Erich von Stroheim mobilise son impeccable statuaire, et l’incunable Buster Keaton darde le mauvais sort de son regard fixe. Cecil B. DeMille tombe le job las de la continuité, tandis que l’on ne cesse de s’interroger sur la validité de l’impermanence – la chair défunte des rêves serait-elle supérieure à la mort!

Tout n’est qu’étiolement, présage mortuaire, réification hâtive – dans un costume neuf pour l’homme, sous la torture esthétique et la chirurgie, pour la femme… Quoiqu’il en soit, ils TOMBENT – sur le boulevard du Crépuscule. Y eut-il une aurore, ou une feinte d’aurore ? On s’en moque : une issue possible à tout l’ignoble sort de la durée court dans ce film. Sunset Boulevard est atroce, dans la mesure où précisément il feint de nous éconduire d’où l’on ne revient plus : dans le giron d’un être femelle qui fit revoir le jour, pour mieux le tuer…

A présent l’on survit dans l’espace de petits films où l’on compte, alors qu’autrefois même l’ineptie sut faire montre de GRANDEUR– tout est mesuré, besogneux, on taille les dialogues comme fait sa coupe un tailleur, quand les cinéastes embrasaient la toile du studio pour y styliser le risque humain… Sunset Boulevard évoque de façon ambiguë cet âge fugitif où tout fut possible, la dépense excessive des êtres comme des formes, et leur consumation labile et subite – leur disparition, leur dissipation complète dans une mythologie décalée…

Dés lors tout le FAUX devient un autre versant du VRAI à tel point que loin de suivre la pente du scénario, tous nos affects gisent dans la chair déclinante ou fatiguée de la star défunte bien plus que dans l’attrait de la jeune scénariste ambitieuse (Nancy Olson). William Holden choisit la mort, et on le suit exactement : le cinéma, c’était AVANT – pas le grand œuvre consumériste, mais les poignets coupés qu’on lie de bandages à l’égyptienne – érotique de momies-suicide qui s’éveillent et enlacent contre tout avenir… L’avenir est inepte – social, comme un amour fonctionnel, sans vrai devenir, tandis que l’amour d’une chair morte, ou d’un art défunt, promet tous les ravages, trois balles dans le corps, la fin dans une piscine, et un ultime travelling funèbre…Tout est fini – nous ne serons jamais faits pour les petits logements de l’ambition… Nous préférons la mort, l’attrait de la douleur, l’addiction d’une dépense à l’abandon.

La force magnétique du film relève du documentaire affectif plus que d’une vague documentation sur l’envers du décor des studios : Hollywood Babylon de Kenneth Anger n’est pas loin. Ses fantômes scabreux rôdent autour de l’acuité des regards que lancent Buster Keaton ou Erich von Stroheim. Sinon comment entendre l’extravagant masochisme de Stroheim, réalisateur-découvreur de Norma Desmond, converti en majordome… Buster Keaton (« le plus beau visage d’homme que j’aie jamais vu », selon Louise Brooks) devait perdre avec la fin du muet, situation, famille et santé… Quant à Stroheim, il tourna effectivement à l’initiative de Gloria Swanson, le fameux Queen Kelly (inachevé 1928), dont elle fut aussi l’interprète et la co-productrice. Sans doute cette dimension de « réel qui rêve du réel » contamine-t-elle tout le film au point de transcender l’amour ou la perversion de ses miroirs pour nous conduire au-delà des situations, et annexer tout l’affect des personnages…

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