F.J. OSSANG : NO FUTURE… – DE VIENNE A SHANGHAï! (pour Transfuge 62) AGENT X-27 (1931) et SHANGHAï EXPRESS (1932), 2 films de Josef von Sternberg.

Certains films reconduisent la mémoire jusqu’à une jeunesse inadvenue : Agent X27 et Shanghaï Express de Josef von Sternberg sont de ceux-là. Quand les a-t-on vus pour la première fois – dans un ciné-club obsolète, ou sur une vieille tv noir et blanc, un dimanche pluvieux à 17 heures…Toujours est-il que leurs images, leur monde, l’irréductibilité fatale de leurs conflits sont entrés dans les gènes de l’inconscient… Bien plus tard, on remonte dans le temps, pour découvrir l’origine objective de telle attraction.

 

A présent je revois la couverture d’un livre : « Sur le Cinéma » de Jorge Luis Borges – textes de cinéma édités et commentés par Cozarinski, et crois me souvenir que Borges finit nombre de ses articles en affirmant en substance qu’en dépit de toutes les qualités, le film évoqué n’atteint pas à l’acuité d’un von Sternberg! D’autres lectures – et pas des moindres : Eisenstein, ou Welles, me téléportent jusqu’à Shanghaï Gesture (1941) avec Ona Munson (l’inouïe Mother Gin Sling!) et Gene Tierney, film revu tant de fois, et qui partage avec Pandora d’Albert Lewin, l’exception d’un rare motif initial : un quatrain d’Omar Kayyam!

 

Agent X-27 et Shanghaï Express ressortent sur les écrans…

Leur auteur, Josef von Sternberg est un génie : son premier film, Salvation Hunters (1925) préfigure déjà le minimalisme de Jim Jarmush, Underworld (Les nuits de Chicago, 1927) invente le film de gangsters, avant le « Scarface » d’Howard Hawks! De 1930 à 1935, il crée la légende Marlene Dietrich, et nombre de ses admirateurs deviennent ses contempteurs. On dénonce la conversion du réalisateur en photographe – la vitalité du cinéaste en hagiographe du décadentisme…

L’homme est compliqué, si l’on examine la salve psychanalytique affichée par tout le cycle Dietrich : ambivalence des relations et des affects, dérive d’une inspiration réaliste jusqu’aux rivages versatiles du maniérisme et d’un mortifère exotisme colonial. Ne dira-t-il pas lui-même qu’il cessa de faire du cinéma en 1935 quoiqu’adviennent les chefs-d’oeuvre de Shanghaï Gesture en 1941, et de Saga of Anatahan en 1952, lequel est intégralement tourné dans le difficultueux Japon d’après-guerre, en japonais et avec de seuls acteurs japonais en 1952 – scène primale et cène primitive s’il en est pour ‘vrai’ dernier film… Sans renier leur admiration, Eisenstein ou Welles décrivent, le premier un snob hanté par un complexe cuisant, le second un génie photographique dévoué au kitch civilisationnel ultime… Les réalisateurs sont généralement méchants entre eux à défaut d’être stupides…

Sternberg fût avec Chaplin l’un des rares supports d’Eisenstein, lors de son débarquement improductif à Hollywood – une belle photo de SME avec Josef et Marlene l’atteste, sauf que Sternberg eût le tort de reprendre l’adaptation de « An American Tragedy » après l’envol de SME vers Que Viva Mexico…

 

En 1961, von Sternberg (qui n’a plus tourné depuis 9 ans) livrera quelques secrets de mise en scène lors d’une confession dédaigneuse pour « Cinéastes de Notre Temps » : – je ne comprends pas la tautologie du cinéma actuel – la caméra, les dialogues, la musique appuient pesamment sur le même dessein quand chacun devrait accentuer une attaque différente!

 

Revoir X-27 et Shanghaï Express est essentiel pour soigner l’incrédulité : Sternberg y passe miraculeusement du cinéma muet au sonore, comme seul Fritz Lang le fît avec M le Maudit puis Le Testament du Dr Mabuse : minimalisme et figuration des bruits comme personne! Imaginez que le mixage se passait en DIRECT! Noir et blanc étincelant pour X-27, dont la

la bluette aventureuse atteint à si réelle miniature d’Occident : charme et désastre d’un monde perdu qui s’ouvre et se ferme par le déroulé d’un bas – ce trottoir de Vienne sous l’averse, puis le peloton d’exécution dans la neige où le jeune officier refuse de tirer sur Marlene – bien sûr on le remplace… Mystère d’espaces excessivement étroits et bondés pour « Shanghaï Express » où la vie d’un Chinois ne valait rien (« No Future for A Chinese ») qui résonnent de 1932 à 2012 plus que somnambuliquement… Sans parler de la réincarnation visionnaire de Warner Oland, le colonel autrichien qui informe les Russes dans X-27, en métis eurasiatique oscillant du tuxedo à l’uniforme de chef révolutionnaire chinois … ou von Seyffertitz passant du commandement des services secrets autrichiens 1915 à un infirme allemand cacochyme trafiquant l’opium entre l’Inde et la Chine dans « Shanghaï Express ».

 

F.J. Ossang (2 Octobre 2012)

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