Fabien thevenot – LE FEU SACRE, éditeur de FJ Ossang se dévoile

article original ici

LE FEU SACRE | INTERVIEW | L’INCONTOURNABLE MAG #02

Puisque le troisième numéro de L’INCONTOURNABLE MAGAZINE est sur le point de sortir, je me permet de mettre en ligne l’interview du Feu Sacré parue dans le second numéro. Encore merci à Philippe pour la tribune qu’il nous a offert.

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Philippe Deschemin : « Malheur à qui fait croître le désert ». C’est cette sentence Nietzschéenne qui nous accueille sur votre site. Mise en garde ou constat ?
Fabien Thévenot : Plutôt un pense-bête. Avant tout destiné à nous-même. Pour ne pas oublier ce contre quoi nous nous sommes constitués. J’aime beaucoup cette métaphore du désert. Il suffit de se balader rue de la République n’importe quel samedi après-midi pour se rendre compte que le désert croît, que notre monde a été intégralement remplacé par sa version parodique. Avant que l’occident ne devienne un vaste supermarché, il y avait un autre monde, que nous avons le vague sentiment d’avoir habité, et auquel nous pensons toujours avec nostalgie. Ce monde ne nous sera pas rendu, mais il est plus vrai que celui, matériel, trop matériel, dans lequel on prétends nous faire vivre. Les bons livres sont des interfaces qui nous reconnectent à lui. Tenter de les produire nous-même revient ainsi à fournir aux bonnes volontés les pelles afin de repousser, bon an mal an, cette mer de sable qui avance.

– Le Feu Sacré, qu’est-ce donc ?
Dans le monde de la matière, une modeste maison d’édition. Dans le monde de l’esprit, un de ces projets qu’on crée pour upgrader son existence. Au quotidien, un sacrifice financier, mais aussi une source de grande Joie.
Dans le monde symbolique, Le Feu Sacré représente autant le Saint-Esprit, la foi – et pas nécessairement religieuse – que l’énergie vitale. C’est cette multiplicité d’interprétation qui nous a poussé à l’endosser comme identité, le fait que ce soit un symbole universel évoquant la force vitale, l’essence, l’âme.

image– Vous avez publiés F.J. OSSANG et Aurélien LEMANT. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Le livre d’Aurélien Lemant “Traum : Philip K. Dick, le martyr onirique” est ce que nous pourrions appeler un essai poétique, très libre, qui propose une exégèse pour le moins singulière de l’œuvre de l’auteur de Blade Runner. Je n’aime pas proprement parler d‘“essai” pour parler de ce livre étant donné que “Traum” pose plus de questions qu’il ne donne vraiment de réponses. C’est un essai, mais sans démonstrations, une divagation littéraire et onirique qui propose au lecteur une expérimentation vivante de l’œuvre Dickienne, plutôt qu’une dissection de son cadavre. Dick est un levier, une formule magique, c’est un ouvreur de mondes. Plutôt que de retourner et d’examiner la clef dans tous les sens, “Traum” propose plutôt de partir à la recherche des serrures. Sous ses airs de livre spéculatif, c’est un mode d’emploi. Au lecteur de voir ce qu’il ouvre en lui.

“Hiver sur les continents cernés” de F.J. Ossang compile une série de textes issus de la revue littéraire CEE qui a existé entre 1977 et 1979, en pleine explosion punk (et ça se sent), jamais réédités depuis lors. Même si Ossang a écrit quelques textes avant de créer cette revue, ces pages représentent à nos yeux son véritable acte de naissance poétique. On y retrouve déjà son fiévreux et si particulier mélange de prose Burroughienne, à la fois post-Beat et proto-punk et où se croisent toutes ses préoccupations du moment (qu’on retrouvera évidemment dans les premiers films qu’il réalisera quelques années plus tard) : la mort de l’occident, la victoire du spectacle sur le réel, le sens et la place du terrorisme, de la langue et des flux d’images dans nos démocraties mourantes et désarticulées. C’est une réponse littéraire à la musique de Throbbing Gristle ou de P.I.L.

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[F.J. Ossang | Photo | Rafat Placek]

Aucun de nos livres n’est vraiment classé dans une collection, nous avons pris dès le début le parti de ne pas enfermer les livres dans les carcans prédéfinis en usage dans ce milieu. Sous l’étiquette du Feu Sacré, sont et seront ainsi publiés des essais, des romans, de la poésie, ou des textes in-identifiables ou à la frontière des genres. Nous ne souhaitions pas prendre les gens par la main, plutôt les laisser définir eux-mêmes à quel genre se rattachait tel ou tel livre.

– Votre maison d’édition est toute jeune, où trouve t-on l’énergie et l’envie de se lancer dans une entreprise comme celle-ci alors que tout les signaux médiatiques nous confortent dans une réalité de crise économique?
La recette est la suivante : beaucoup d’insouciance + un certain j’m’en foutisme à l’égard de la réalité économique + un manque total d’ambition financière – saupoudré d’une volonté de rester spontané et naïf. Le Feu Sacré, c’est une maison d’édition Punk. Le Feu Sacré, c’est une chanson des Ramones ou de Black Flag. Courte, agressive et chantée sachant qu’on sera peut-être mort demain.
Nous sommes nés dans les années 70, notre génération enfile depuis lors les crises économiques comme des paires de chaussettes, si bien qu’elles n’ont plus sur nous aucun pouvoir pétrifiant. Le Feu Sacré n’est pas un plan d’épargne, c’est de l’énergie dépensée en pure perte (au sens Bataillien du terme : en vain, sans raison ni but), un projet qui réponds à une volonté de brûler à un moment donné. Et puis qu’aucun feu n’est éternel… Le Feu Sacré cherche à subsister, à ne pas mourir trop vite, mais c’est un projet voué à se consumer.

– Quelles sont vos sources d’inspirations, vos modèles ?
Du point de vue éditorial, ce sont surtout des maisons d’éditions des années 70 qui m’inspirent. Eric Losfeld, Le Terrain Vague, Christian Bourgois. Je trouve qu’à cette époque, il se publiait bien plus de choses intéressantes qu’aujourd’hui, et ce malgré un lourd contexte de censure (il n’y a qu’à lire l’autobiographie de Losfeld “Chargé comme une mule” pour se rendre compte du courage dont il fallait s’armer pour être éditeurs de textes “difficiles” sous Pompidou ou Giscard).
Du point de vue esthétique, un certain nombre de maisons d’éditions forcent notre admiration. Allia, Cent Pages. Dans un autre registre, j’aime beaucoup les livres de L’Arbre Vengeur, ou de chez Inculte, mais c’est à peu près tout. En France, les collections ont rarement des identités visuelles fortes. Il y a comme une peur que la forme prenne le dessus sur le fond, c’est dommage. Et plus les maisons d’éditions sont grosses, moins elles font des choix pertinents.

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– Comment ce sont effectués les premiers choix éditoriaux : casse tête ou coup de cœur ?
Je ne pense pas qu’on puisse parler de choix, ces noms se sont logiquement et naturellement imposés. Concernant F.J. Ossang, nous connaissions son œuvre littéraire et cinématographique depuis une vingtaine d’année, et j’ai toujours eu le sentiment que je finirais par travailler avec lui un jour ou l’autre.
Concernant Aurélien Lemant, c’était plutôt de l’ordre de l’intuition. A part quelques nouvelles et une poignées de critiques littéraires, il n’avait juste là rien publié. Je connaissais une partie de son travail en tant que comédien et metteur en scène (avec la Carcasse, Bactérie Théâtrale), et j’ai eu le sentiment qu’il pourrait écrire un bon livre sur Philip K. Dick, un auteur dont nous avions souvent parlés ensemble. “Traum : Philip K. Dick le martyr onirique” est le premier (et je pense le dernier) livre que je me suis engagé à publier simplement sur la lecture de son pitch. J’ai eu beaucoup de chance, le livre tel qu’il existe aujourd’hui est bien meilleur que tout ce que j’avais pu imaginer et projeter sur lui.

– Nietzsche semble détenir une grande place dans l’univers du « Feu Sacré ». Ce penseur est victime de nombre d’apriori souvent véhiculés par des médias qui ferait mieux de ne pas parler de ce qu’ils ne connaissent pas. On oublie trop souvent de parler de son amour absolu pour la musique, son amour pour la « vie », la liberté, son dégoût du pangermanisme qui préfigure le nazisme à venir… Et aussi son refus du totalitarisme lorsque il parle de l’état comme « le plus froid des monstres froids ». Qu’est-il pour vous ?
Nietzsche marque pour moi c’est la rencontre d’une authentique philosophie vitaliste, à un moment donné où mes propres batteries existentielles étaient complètement à plat. C’est sur le plan métaphysique que la lecture du vieux Friedrich m’a été salutaire. Je n’irais pas jusqu’à dire que la lecture du “Gai savoir” m’a sauvé la vie, mais elle a fortement contribué à ré-inspirer mon existence.
Il faut savoir rester à l’écoute des morts, ils ont des tas de choses à nous dire. Pas besoin de faire tourner les tables pour ça, ouvrir un bon livre est largement suffisant. Dantec disait la même chose par rapport à sa lecture du journal de Léon Bloy, dans son premier “Théâtre des Opérations”. A l’époque j’avais trouvé cette idée fascinante mais vraiment exagérée. Aujourd’hui je comprends parfaitement ce qu’il voulait dire.

– La littérature d’aujourd’hui. Qu’est ce qui vous excite ?
La littérature latino-américaine, surtout. Roberto Bolaño en tête. Je tiens son “2666” pour le premier grand roman du XXIe siècle. C’est un roman comme je pensais qu’on en écrirait plus jamais : généreux, complexe, ample, ambitieux, écrit dans une langue chatoyante mais d’une forme malgré tout assez classique. C’est un “Crime et Châtiment” contemporain. Un très grand et abyssal roman sur le mal. J’aime aussi beaucoup Rodrigo Fresan, même si son style plus “pop” me fatigue parfois un peu. Récemment, les livres de Juan Francisco Ferre paru chez Passage du Nord-Ouest m’ont bien stimulés, aussi.
En France, c’est l’électrocardiogramme plat, hors des nombreux essais de Pacôme Thiellement que je dévore depuis deux ans. Côté Amérique du nord, j’ai une grande sympathie pour les trois derniers romans de Norman Spinrad (Il est parmi nous / Oussama / Le Temps du Rêve), qui à 70 ans bande toujours très dur.

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– Ou peut-on se procurer vos ouvrages ?
Sur Lyon, dans un certain nombre de bonnes librairies : Le Bal des Ardents, Passages, Ouvrir l’Oeil, Vivement Dimanche, Temps Livres, entre autre. Sur Paris, à Parallèles, Un Regard Moderne, Hors-Circuits, et dans tout un tas de librairies un peu partout en France.
Mais il est aussi possible de commander nos ouvrages sur notre site internet où nous proposons pour chaque volume les frais de port à un euro. Seulement un euro de plus qu’Amazon ! Il ne s’agit pas de tenter de concurrencer le géant de la vente du tout-et-n’importe-quoi-dans-votre-boite-aux-lettres, mais de ne pas freiner le lecteur potentiel devant les tarifs exorbitants de la Poste. Nous tentons aussi de faire comprendre à l’acheteur qu’il vaut mieux acheter directement le livre à sa maison d’édition plutôt que sur un site où celle-ci vends ses livres presque à perte.

– Le futur du Feu Sacré ?
Plusieurs projets sont les braises, mais rien que je puisse officiellement annoncer. Mais ce seront des textes bouillonnants et rock’n’roll, soyez-en sûr !
Nous avons aussi commencés à produire des versions audiobooks de nos ouvrages. Je crois que c’est un médium mal exploité, qui n’est plus aujourd’hui seulement destiné aux circuits des médiathèques au rayon destinés aux non-voyants, mais qui peux être un parfait médium pour l’amateur de littérature passant beaucoup de temps en voiture ou dans les transports en commun. Autant l’idée du livre numérique me laisse totalement froid (nous y viendrons, mais probablement sous la contrainte), autant l’audiobook me semble ouvrir des perspectives inouïes en matière de “mise en scène sonore” et d’expérimentation audio-phonique.

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