Avis sur Venezia Central

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Critique publiée par WalterPascin le

Qui ose encore écrire de la poésie non-chromo après la déconfiture des dernières avant-gardes littéraires (lesquelles ont déclaré — comme un couperet de guillotine — : « La poésie est inadmissible…

D’ailleurs, elle n’existe pas… ») ? Qui ose encore en publier ?
Eh bien, les si courageuses et nécessaires éditions du Castor Astral… Ouvrons ce volume qui regroupe 23 années de poésie en revues du ciné-poète F.J. Ossang : il commence, avec une belle énergie poétique — nécessaire, ô combien, rabbia —, par une longue élégie sur Venise qui donne son titre au volume : Venezia Central. J’y vois, moi, à tort puisqu’elle ne s’appelle pas comme ça (1), une allusion à la gare ferroviaire centrale de la sérénissime. Est-ce mon goût (partagé avec l’auteur) du voyage, du lointain (ah ! le Trésor des îles Chiennes), de l’inconnu ? Sans doute, sans doute… Mais il y a plus : cette plainte lyrique est une ode au passé refoulé et pourtant grandiose de Venise : LE « TROU DE MEMOIRE » : l’occultation du passé vénitien de l’un des derniers grands poètes américains : le « géant de Rapallo », qui « fut peut-être le dernier américain à vivre la tragédie de l’Europe » (2) : Ezra Pound. Et Ossang de rappeler le jugement honteux de l’un des compatriotes et contemporains de Pound, Robert Graves : « C’est un incroyable paradoxe que les Cantos de Pound, informes, ignares, indécents, discordants, à peine rythmés, ornés d’ésotériques caractère chinois — qui, pour ce que j’en sais, peuvent avoir été copié sur un paquet de thé — embellis de mauvaises citations… que ces Cantos soient aujourd’hui au programme de nombreuse universités respectables ! » (p. 20) (c’est moi qui souligne). Car oui, et cela seul compte, sommes-nous capables d’être contemporains de ce qui est encore grand ici-bas ? Sommes-nous encore capable de juger la Beauté artistique avant que de l’avoir entendue un tas de fois certifiée par les Hautes autorités de l’Histoire de l’Art ? Somme-nous encore vivants ? Ossang écrit :

« Je n’ai peur d’aucun déclin.
Tous ceux qui viennent à Venise doivent avoir peur.

Dans mon cas,
c’est plutôt la crainte
d’être coupé de ceux qui agissent la Vraie Vie, en deçà et
au-delà de cette époque… » (p.22)Poésie lyrique à l’heure du grand capitalisme numérique… (On sait que Ossang a été l’un des très rares cinéastes français à déplorer l’assassinat de la pellicule de film par l’industrie du cinéma — voir son si beau livre Mercure insolent paru chez Armand Colin en 2013.) Poésie et guillotine : « Je reviens dans l’oeil de l’aigle visiter la déchéance. Mur du son. » (p. 77).
Poésie discrépante :
« Qu’ils soient tous maudits. La raison vacillante au sortir de
la cage,
mais ECRITS
les Cantos LXXIV à LXXXIV,
et dedans,
le silence… » (p. 20)

Tous ceux qui lisent encore de la poésie sur papier à l’heure de la phablette électronique devraient avoir peur de ne plus pouvoir le faire demain ici-bas… Qui sait si la poésie va encore continuer ? Vite ! Lisez ce recueil. Il y a urgence : il y a Venise qui s’enfonce chaque jour un peu plus dans la vulgarité de l’argent de Pinault, il y a la divine somma luce dantesque, et il y a la Poésie qui va mourir…

(1) Mais Santa Lucia.
(2) Pound, dans ses Cantos, écrivait : « Ego scriptor… naufrage de l’Europe », on s’en souvient.

 

 

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