Archive – Voyage jusqu’Ossang

Fluctuat.net écrit sur la rétro Ossang au Jeu de Paume en 2006

VOYAGE JUSQU’OSSANG
FJ OSSANG
RÉTROSPECTIVE AU JEU DE PAUME DU 13 AU 18 JUIN 2006
Une rétrospective au Jeu de Paume rendait hommage à l’un de nos cinéastes les plus méconnus, malgré sa créativité foudroyante : FJ Ossang. Poète, musicien, punk, et surtout grand pourvoyeur de magie cinématographique.
Ossang a, dès son premier court métrage, posé les bases mouvantes d’un univers sombre mais transpercé d’une lumière aveuglante, où le film de genre se voit constamment remémoré pour mieux s’en éloigner. Voyager, partir, s’égarer : le cinéma d’Ossang se donne l’apparence de la dérive, mais n’abandonne jamais son cap ultime : l’extase.
Voir les films de FJ Ossang sur grand écran est à chaque fois une expérience rare et précieuse. Au Jeu de Paume, l’occasion nous était enfin donnée de retrouver l’intégralité d’une oeuvre cinématographique rare et renversante, mais qui ne représente qu’une des nombreuses facettes de l’homme. Que ce soit dans la musique – avec le groupe MKB -, les mots où le cinéma, la poésie d’Ossang trouve partout à s’exprimer. Car, lorsqu’on évoque son cinéma, c’est tout un univers qui semble se dégager immédiatement, des références, des influences, certes, mais surtout une vibration, un courant qui travaille chacune de ses images leur donnant une puissance inoubliable. Voir les films d’Ossang, c’est avant tout être pris dans un déluge audio-visuel, un tourbillon peuplé d’individus souvent usés, aux noms évocateurs et mystérieux d’Aldellio, Angstel, Zelda, Asphalt Osgaref ou du Capitaine Mort.
Dès son premier court métrage, La Dernière Enigme, tourné en 1982, Ossang aborde les questions qui ne le quitteront plus, sous un angle clairement debordien, autant philosophiquement que dans sa mise en scène. Le cinéaste y affirme sa fascination pour les films de genre, d’action en particulier, et pour les films de propagande, mêlés à une passion pour le punk et la Beat Generation. Sans oublier une réflexion qu’il commence à développer sur la Bande à Baader et la Faction Armée Rouge. Quelque part entre le punk en Angleterre, Baader en Allemagne, et l’héritage américain de la Factory, le jeune Ossang tente de se situer, et pour cela, il se crée un pays : son cinéma.
La question du territoire est omni-présente chez lui : de la Zona Inquinata aux Trésor des îles Chiennes, ses personnages sont en partance, à la recherche d’obscures graals, le plus souvent surtout soucieux de fuir leur situation présente. Mais, bien que la tonalité soit souvent épique, que les acteurs déclament plus souvent qu’il ne parlent, que ces fictions semblent décoller largement du réel, on n’est finalement jamais plus près des préoccupations d’une époque qu’Ossang décrit avec ses propres filtres. Dans l’Affaire des Divisions Morituri, premier long métrage apocalyptique, la bande des gladiateurs qui, à travers le monde, remettent en cause le pouvoir établi du capitalisme ne sont pas loin des groupes d’extrêmes gauches qui secouaient l’Italie et l’Allemagne. Depuis son pays des morts, Ossang ausculte l’Europe là où cela fait mal, dans ses brûlures historiques encore chaudes, et avec une acuité qui devient encore plus évidente avec le temps. Avec Debord comme figure paternelle, le cinéaste saisi spontanément
l’implication politique des lieux, ces espaces uniques et fascinants qu’il crée à chaque film, ces territoires mentaux et physiques tels que les situationnistes aimaient à les lier entre eux.
La fascination est ainsi un élément clé pour entrer dans ces films. Les scènes « de genre » y sont entrecoupées de nom de codes, de mystère, de panneaux façon Godard qui entraînent le spectateur à chercher ailleurs, interrompent le récit pour mieux l’ouvrir à l’inconnu. Très inspirés aussi par l’ère du muet, Murnau en particulier, dont le Nosferatu et l’Aurore ne sont jamais loin, les films d’Ossang saisissent le spectateur par des scènes d’une splendeur visuelle inédite, travaillant l’image, les couleur, le cadre et le son pour produire de véritables condensés de beauté. Une beauté qui s’affirme volontiers hantée, car toujours habité par « La mort, ce continent de notre corps où la vie ne se remémore plus quelle force la hante. » (in Le Trésor des îles Chiennes). A travers aussi la musique rock, métallique et tellurique produite avec son groupe MKB, ou par des groupes proches en esprit tels que Tuxedomoon, Throbbing Gristle, Killing Joke ou Cabaret Voltaire, les films travaillent une imagerie underground et radicale, en la déplaçant dans ce qui pourrait rester d’un film de genre après la 3eme Guerre Mondiale : des icônes, des femmes fatales, des guerriers en marche, un couple qui s’enfuit, une inquiétude qui n’interdit pas, comme dans un rêve, la grâce.
C’est probablement avec son dernier film, Dr Chance, qu’Ossang a porté à son paroxysme ce mélange de grâce, de tension, de course poursuite contre la mort, avec, en prime, la présence rare de Joe Strummer. Depuis, le cinéaste peine à financer ses films. C’est pour cela qu’a été lancée la Souscription Sarkov, permettant à qui le désire de participer à cette aventure. Y jeter un oeil est indispensable, et participer, même par quelques sous, peut devenir un geste de rébellion contre le cinéma standardisé qu’on nous sert aujourd’hui. Une façon de se rappeler que, ici comme dans la Zona Inquinata, « La vie n’est qu’une sale histoire de cow-boys ».
Filmographie :
La Dernière Enigme, 1982, Court métrage
Zona Inquinata ou la vie n’est qu’une sale histoire de cow-boys, 1983, Court métrage
L’Affaire des décisions Morituri, 1984
Le Trésor des îles Chiennes, 1991
Docteur Chance, 1998
[Illustrations : 1. F.J Ossang | 2. L’affaire des Divisions Morituri |3. Le Trésor des Iles Chiennes | 4. Docteur Chance]
Laurence Reymond

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