Ossang, impensable de beauté – Nicole Brenez (2006)

13 au 18 juin 2006 L’AFFAIRE DES DIVISIONS MORITURI, LE TRESOR DES ILES CHIENNES, DOCTEUR CHANCE, Galerie de la Salle du Jeu de Paume – 1, place de la Concorde, 75008 Paris. extrait du programme officiel

programmation proposée par Danièle Hibon avec la collaboration de Marie-Jo Mallevoisin

«  La machinerie se relance dans un soleil de garage. And there is an energy » 

F. J. Ossang, novembre 2000

Son œuvre appartient au grand style insurrectionnel qui traverse l’histoire de l’art anti-art depuis Richard Huelsenbeck jusqu’aux films de Holger Meins. Il feint de ne pas pratiquer la peinture et le dessin, mais il a toujours mis ses excellents opérateurs, Darius Khondji pour Le Trésor des îles Chiennes ou Rémi Chevrin pour Docteur Chance , en état de grâce, inventant des images irradiantes sans équivalent dans le cinéma mondial. Joe Strummer a dit de lui qu’Ossang était le seul cinéaste avec qui il retournerait immédiatement. L’esthétique d’Ossang a pour singularité de déployer ses inventions plastiques, narratives et rythmiques au sein d’une iconographie de genre la plus populaire possible, de sorte que l’intensité poétique retransforme les archétypes (mauvais garçons, tribus, femmes fatales, loners ) en prototypes, transmue les effigies faciles en créatures palpitantes éperdues d’amour, de sentiments, de devenir et d’espace. Ossang est un grand cinéaste de l’aventure : aventure des tournages, scénarios en forme d’épopées plastiques, aventures psychiques où les personnages voyagent de l’exaltation à l’extase jusqu’à se volatiliser en haute atmosphère parce qu’ils ne peuvent plus jamais redescendre.

Chez Ossang, le récit ne gère pas des péripéties comme font les films ordinaires, il permet de déployer des situations visuelles, comme chez Jean Epstein ou ses maîtres soviétiques (parmi lesquels le Kalatozov de Soy Cuba ). Par exemple, plutôt que la poursuite ou la course, Ossang filme le monde que la vitesse engendre et travaille dix plans pour montrer la variation des couleurs et des sensations. Quel que soit le récit traité, il passe aussi par l’amour des mots, donc par la formule, le carton, le slogan, la pointe. Mais il s’agit surtout de rétablir des gestes épiques dans la culture visuelle populaire, d’écarteler les choses jusqu’à ce qu’elles deviennent impensables de beauté.

Les héros de F. J. Ossang se nomment Ezra Pound, Roger Gilbert-Lecomte, William Burroughs, Stanislas Rodanski, Josef von Sternberg, Orson Welles, Glauber Rocha ou Georg Trakl. Au détour d’une phrase, on apprend que pour lui les génies français sont Arthur Cravan, Jacques Vaché, Jacques Rigaut et Guy Debord. Pourtant, c’est bien à Hegel que l’on empruntera la formule qui explique les courses infinies des personnages d’Ossang et le souffle ardent qui traverse cette œuvre : « Être libre n’est rien, devenir libre est tout. »

 

 

 

Ce contenu a été publié dans chroniques films, filmographie, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *