LADY FROM SHANGHAI – Orson Welles (chronique de FJ Ossang pour Transfuge – 2012)

F.J. OSSANG : I DON’T WANT TO DIE!

LADY FROM SHANGAI – un  film de Orson WELLES (pour TRANSFUGE, 9 Juillet 12)

 

Formidable nouvelle : “La Dame de Shanghaï” ressort sur les écrans. Il est de ces films qui nous lavent les yeux pour plusieurs années, où l’on est frappé soudain par la conviction que le cinéma est encore à naître, et qu’il a d’infinies possibilités. Même si ce n’est pas l’oeuvre de Welles que j’ai vue et revue plus de trente fois, une mystérieuse fraîcheur me couvre lorsque le mot FIN apparaît. C’est pratiquement le dernier film hollywoodien de son auteur. Ensuite, il n’y aura que La Soif du Mal, retour en grâce fugitif aux Etats-Unis sous les auspices de Mister Charlton Guns Heston… Avant et après, et pour notre plus grand salut, la dérive wellesienne entre la France, l’Italie, l’Espagne et le Maroc – moissonne des chefs d’oeuvre ultimes… En attendant : “La Dame de Shangaï “– l’assomption finale du glamour caribéen d’Amerikka! Rita Hayworth, belle, énigmatiquement opaque, et sublime comme jamais! J’adore ce film : il est d’une insaisissable ambiguité – 2, 3, 5 films se révèlent en palimpseste dedans lui… Vous croyez le voir : faux! Tant d’évocations divergentes, de perceptions déviées, d’éplorations de la pavanne occidentale défaite courent dans ses veines… Le rêve court durant sa projection sans que l’on puisse fixer l’attention sur l’histoire suscitée – à la fin, c’est un bombardement de miroirs qui mène de Shanghaï à Frisco, Pittsburg, Madrid, Mexico, Saigon, Paris… Feu sur le Palais des Glaces, le Train Fantôme, la Galerie du Crime…

Outre que l’on sort déchaîné de tel film, comme de Touch of Evil, Othello ou Arkadin – aussi  buté que Luke La Main Froide face à ces mornes adversaires, dévoré par la froide vengeance contre ce qui se donne pour le cinéma dominant ou prétenduement progressiste, une chose est sûre : si l’audace de Welles vous a touché, vous ferez des films!…

L’école du montage descend droit d’Esenstein – où sont les 25 lettres qu’ils échangèrent?…

La matière photographique et machinique est idéale, moins démonstrative que dans Touch of Evil, mais idéale! On bout, furibarde, et fulmine l’anathème quand on entend une cinéphilie invertie proclamer que Welles, tout de même, est surestimé!! Où trouver plus anachronique invention, faramineuse perspective, déportation du sujet, friction nominale des tableaux que chez Welles! Ce type nous a prémunis contre l’innocence plus qu’Abraham des Tables de la Loi – c’est l’unique connexion incestueuse d’Eisenstein en Occident – pour son malheur, il manqua le désavouer, sur la fin…

Dans Welles, le cinéma jouxte la promesse infinie d’une Parousie Cinématographique, sauf que c’est lui-même qui embrouilla mythologie fondatrice et professionnalité de l’amateur – au fond, nous sommes tous des ‘professionnels’, tuer l’objet demeure la seule mission de l’artiste… A lire ses entretiens (“Moi, Orson Welles”) on ne comprend plus rien : comme l’histoire des gros-plans à éviter – “La Dame de Shanghaï” en est bourré! Fustiger l’amateur dans le génie de Jacques Tati (!), démolir ses propres films au nom de l’incurie ou du démontage, d’accord Hollywood a tout fait pour le tuer! mais nous soustraire au plaisir de voyager ses mondes, et leur déconstruction – non, jamais!…

Orson Welles demeure envers et contre tout Le Maître des Situations…

Courez voir Lady From Shangaï – c’est impressionnant, vos états d’âme, lassitude, cynisme, rectitude cartésienne, libido argentique ou autres créances n’y résisteront pas : Glamour caribéen final, amérikanisme ultime, borgesisme européen des sangs-mêlés d’une forme à venir – tout est là : Rita Hayworth est une tueuse céleste et chinoise, et l’on s’en fiche!

A mi-chemin des pique-niques de Xanadou et des conspirations sino-autrichiennes de Arkadin, il y a The Lady From Shangaï, où Welles promène malaisément son corps, et dont les yeux ne s’éveillent plus d’un sommeil européen ou chinois, on ne saura jamais : le Cirque Futur est en marche… Adieu, brouillages géographiques américains, les duplicités chinoise, inca, européenne sont en marche!

SOMETHING CAME OVER ME!

 

D’où provient le scandale qu’Amerikka ait pu occulter l’assomption wellesienne depuis Citizen Kane! Bogdanovitch a raison : (après Citizen Kane) “plus il va, plus il va loin sur le plan technique et intellectuel de ses films!”

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