Fiches du Cinema : Sortie du coffret DVD F.J. Ossang

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COFFRET F.J. OSSANG

Un ensemble hétéroclite qui puise en cela même son originalité et sa cohérence : ce coffret des premiers films d’Ossang est à boire jusqu’à la lie avant de se laisser gagner par l’ivresse des sens. Deux courts-métrages – La Dernière Énigme et Zona Inquinata – que l’on peut réunir à la suite d’Ossang sous le titre de films tracts, au substrat révolutionnaire et qui n’en sont pas moins deux variations génériques presque inconciliables du point de vue de la forme. Trois longs – L’Affaire des Divisions Morituri, Le Trésor des Îles Chiennes et Docteur Chance – qui signent chacun de leur caractère d’exception fondamentale le cinéma expérimental d’un réalisateur unique en son genre.

Premier visionnage et constat alarmant pour qui veut s’atteler à la critique : Ossang ne se laisse pas si facilement attraper ! Comment s’y prendre ? Un film à la fois peut-être… mais ce n’est pas l’intérêt de ce coffret qui mixe les horizons et les influences d’un homme qui a l’intelligence de citer sans profiter. Gentleman cambrioleur, Ossang subtilise la crème de ses auteurs de prédilection pour en faire son petit-déjeuner et essaimer ses films de références enchantées, que les sucs n’ont pas encore digérés. On frise parfois l’hommage (Debord dans les courts ; Solaris de Tarkovski dans Le Trésor des Îles Chiennes ; Murnau dans Docteur Chance ; Godard un peu partout…), mais c’est sans affectation ni révérence. Car ce qui caractérise peut-être le mieux le cinéma si singulier d’Ossang, c’est cette candeur et cette application à donner de sa personne. Ossang, c’est Ossang, et l’on aura beau chercher des fils à emmêler, la pelote est compacte, dense et riche de signes particuliers qui se sont nourris de rencontres, au propre comme au figuré. Un imbroglio qui ravit ou indispose, mais qui jamais n’indiffère.

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Il a été poète et musicien, romancier hors-pistes, et ce n’est pas parce qu’il est devenu cinéaste qu’il n’est plus tout ça à la fois. Ses influences sont ostensiblement punk rock – disons noise’n roll pour le citer en référence à son groupe MKB – et révolutionnaires ; elles sont aussi cinématographiques et littéraires. Ses maîtres et ses dieux – on ose – s’appellent sans exhaustivité et dans le désordre : Murnau, Hawks, Welles, Lang, Melville, Garrel, Godard, Debord, Céline ou Lautréamont. C’est-à-dire cinéastes et écrivains, penseurs, expérimentateurs et, pour quelques-uns, pessimistes notoires.
Ossang tourne en orbite loin du chaos franco européen, sur la planète mort d’où il projette ses idées noires éclairées de fulgurances romantico-extatiques. Ses films parlent depuis le premier de conscience politique et tournent les genres sept fois dans leur bouche avant de les recracher dans un éclat de lumière cernée du halo noir de son iris.
Tous expérimentaux, ses courts et longs-métrages sont radicaux et, il faut bien le dire, assez indigestes et confus si l’on y cherche les balises d’un cinéma classique, d’un préfabriqué. Le cinéma d’Ossang est une invention qui se contredit à chaque plan, un milestrone d’influences, d’inspiration et de messages épicés à souhait, de dissonances. Le secret pour espérer le pénétrer est de se laisser porter, d’entrer neuf et entier à chaque film, abandonné au cadre et au déploiement hypnotique d’un ensemble cacophonique. Image, texte, son, lettrage et cartons : la juxtaposition est audacieuse, toujours inattendue. L’aventure nous hante.
Une chose est sûre : avec Ossang, on est transporté ailleurs, même si cet ailleurs revêt parfois la couleur de la France, de l’Europe et que son tempo est celui, électrique, de révoltes d’un temps pas si jadis. Dès les premiers pas, la poésie d’Ossang se mêle aux textes d’autres, révolutionnaires ici, essayistes là, déclamés par des comédiens qui sont des vecteurs plus que des incarnations et entament les litanies des révolutions d’un vingtième siècle moribond. L’affaire Moro, la Bande à Baader tissent ici les fils d’une indignation qui brûle et consume, revendications incantatoires d’une liberté et de la beauté d’un geste contre l’histoire et son mouvement, lesquels oeuvrent à éteindre les voix de la liberté.

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Ossang est avant tout un alchimiste et son laboratoire a toute légitimité à être le cinéma. Le cinéma des aînés d’abord. Le réalisateur ne cesse de clamer son amour inconditionnel du muet comme moyen d’expression cinégénique et sa filmographie en conserve l’empreinte, nostalgie matricielle et trace indélébile. Les cartons tranchent la trame, l’iris cerne l’image de noir, sorte de longue-vue dont nous nous faisons l’œil scrutateur de mouvement, voyeur en quête d’histoire, d’amour, de sens (dans les Chiennes en particulier).
Le film noir des origines du genre est lui aussi présent dès Zona Inquinata et (au moins) jusqu’à Docteur Chance – son plus fidèle disciple : élégie charbonneuse ou zénith crépusculaire, et décantation des codes discursifs et visuels. Gangs et gangsters, lames et revolvers, femmes fatales et reines de nuit, pavés luisants, ports industriels et zones de non-droit, argent sale et drogues en tout genre.

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Ossang dit lui-même sa volonté de créer l’image et par là le monde, à partir d’une lecture personnelle de l’expressionnisme russe et plus largement oriental, comme en attestent les images des Îles Chiennes tourné en scope (Eisenstein fait parfois de petites incursions dans l’esprit du spectateur averti)… Il dit également sa fascination pour l’univers du Lynch d’Eraserhead.
Ces différents signes immédiatement identifiables ne sont pourtant pas introduits de manière conventionnelle. Ossang est un artiste total et son style est d’un cinéma de lignes brisées.

Le cinéma réinventé d’Ossang en appelle souvent à notre mémoire cinéphilique, mais il est difficile de dire si ces familiarités visibles sont volontaires, accidentelles ou le fruit de gracieuses coïncidences (il faudrait le lui demander, pour ce qu’il n’a pas déjà évoqué dans les courts mais bons entretiens greffés aux dvd du coffret). Un plan d’escalier monumental en contre-plongée dans un somptueux noir et blanc – dans L’Affaire des divisions Morituri– convoque Orson Welles ; la marche de Benz sur un pont métallique – Zona Inquinata – flirte avec L’Ami américain de Wim Wenders ; les mercenaires au volant de 4×4 du Trésor des Îles Chiennes rappellent ceux de Mad Max tandis que l’île et la trame du film évoquent Tarkovski et son Solaris, qu’un hélico stagnant au-dessus d’une baie rappelle Coppola et son apocalypse, qu’une scène de confrontation incestueuse – dans Docteur Chance – ou des commentaires audio dans une langue énigmatique invitent Lynch à l’écran…

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Il ne faut pas non plus être un grand lecteur de bandes dessinées pour en pister les impressions (au sens d’impressionner un support, la pellicule) qui éclaboussent l’ensemble de traits archétypaux (les personnages), de verticales, horizontales, cercles accentués (pour l’architecture) et de fonds figés voire déshumanisés (les paysages, qu’ils soient naturels ou urbains, existant pour eux-mêmes).

Peut-être remarque-t-on les motifs d’un patrimoine commun pour contrer le vertige d’un cinéma constamment sur la brèche, pour s’accrocher à des balises comme des bouées de sauvetage, chercher la reconnaissance comme une respiration dans un flux continu et plein de la démesure de l’inédit.
Car Ossang nous conduit sans faste ni posture sur des sentiers inexplorés qui n’appartiennent qu’à lui et qui rendent plus retentissante la réception et plus ardue l’analyse. Notre Dernière Énigme, c’est ce qui fait qu’un film est finalement signé Ossang à chaque plan.

Pris un par un, deux à deux, dans leur ensemble, ces cinq films ont un air de famille, certes, mais ne constituent toutefois pas un ensemble rassurant par son homogénéité (laquelle se perçoit instinctivement sans être aussitôt reconnue). On l’a dit, les deux premiers courts-métrages sont des films politiques assumés – dans le sens d’engagé, porteur d’une révolte, d’une dénonciation -et les Divisions Morituri en gardent la trace. Les deux longs-métrages suivants empreintent d’autres voies : Le Trésor des Îles Chiennes celle de la science-fiction tendance primitive, Docteur Chance celle d’un road movie aux couleurs d’un western solaire (c’est d’ailleurs le premier film réellement en couleurs d’Ossang, si l’on omet le noir et bleu virant à l’ocre et au jaune acide des Divisions Morituri et la phosphorescence de l’éclairage des Chiennes). Mais ces constatations ne sont pas des clés, des indices tout au plus dans la traque d’une singularité identifiable.

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La musique et son utilisation, sa manipulation, son riff, est certainement à placer au cœur de son inspiration et de son oeuvre. Le cinéaste confie cependant à Pierre Denoist (Potemkine) que tout commence pour lui avec l’écriture et qu’ensuite seulement s’ouvre le champ de l’exploration sonore et visuelle. Des mots, il y en a pléthore et nul ne saurait relever le défi de les comprendre tous. Les dialogues, les commentaires off, les vociférations, les discours comme rapportés conversent, échangent, rivalisent avec la voix des instruments électriques ou des enregistrements électroniques, avec les rugissements punks pleins d’un sens primal. L’opacité du verbe vient certainement de sa sur-signifiance, d’un trop plein de contenu, d’images et de métaphores qui se fond mal dans l’adresse ou la confidence d’un personnage à un autre. C’est pourtant là, telle une envoûtante litanie (le créateur est un poète, ne l’oublions pas), que réside le premier charme du visionnage : quand on accepte pour finir de ne plus retenir le mot pour tirer la substantifique moelle du verbe, de la phrase. Vue sous cet angle, la musique est un contrepoint qui unifie autant qu’il accentue le mot, le mène à bon port. Un éclectisme intrinsèque porté par des images à la photographie somptueuse – pour ne pas dire immanquablement sublime – jusque dans les noirs baveux de Zona Inquinata, dans les blancs tranchants sur la pénombre envahissante du crépuscule des Chiennes, dans les couleurs irisées par l’éclat d’un soleil cru ou le filament électrique d’un intérieur sud américain dans Docteur Chance.
Il faut noter aussi le mouvement et les artifices de la caméra, pensés au millimètre alors que s’en dégagent l’évidence du choix et l’inscription d’un univers riche et dissemblable, l’épicentre d’un séisme créatif aux répliques fragmentées. _

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La grammaire du cinéma d’Ossang est une sorte de malstrom, un savant mélange tourbillonnant de mots, de son et d’images qui s’interpénètrent, se superposent, se relancent et s’annulent. Son langage est de désir et d’inquiétude ; il part d’une révolte et court vers un horizon qui semble bien être l’amour, toujours.

Les éditions Potemkine aiment les cinéastes rares et c’est tout à leur honneur de chercher à promouvoir la diffusion d’objets cinématographiques invisibles et/ou inclassables, comme c’est deux fois le cas avec ce coffret des premiers films de FJ Ossang, un extraterrestre cinéphile et un homme-orchestre pétri de bonnes références et de mauvaises intentions.

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Gaell B. Lerays

coffret F.J. Ossang

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Sortie France du coffret DVD : 9 mars 2011
Langue : français – Sous-titres : anglais.
Boîtier : coffret 3 DVD
Prix public conseillé : 39,90 €
Éditeur : Potemkine Films, Agnès b. DVD

Composition du coffret :
DVD 1 :
-  L’Affaire des divisions Morituri – 1984 – 81 min – Noir & Blanc – Format cinéma : 1,37 – Mono
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-  La Dernière énigme – 1982 – 13 min – Noir & Blanc – Format cinéma : 1,37 – Mono
-  Zona Inquinata – 1983 – 21 min – Noir & Blanc – Format cinéma : 1,37 – Mono
DVD 2 :
-  Le Trésor des iles chiennes – 1990 – 109 min – Noir & Blanc – Format cinéma : Scope – Dolby SR
DVD 3 :
-  Docteur chance – 1997 – 97 min – Couleur – Format cinéma : 1,66 – Dolby SR
Suppléments :
- Entretiens avec le réalisateur autour de chacun des films
- F.J. OSSANG, FILMS & DOCUMENTS, livret de 76 pages réunissant de nombreux documents inédits (fax de Joe Strummer, photos de tournage, textes de F.J. Ossang, Claude Pélieu, Jean-François Charpin, Nicole Brenez etc.)

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