Bel article de Vincent Deville sur la Furia Umana

article original ici

F.J. Ossang : le cinéma est une énigme qui me magnétise

 

 

Qu’il agisse dans les domaines de l’écriture, de la musique ou du cinéma, F.J. Ossang témoigne d’une même passion brûlante pour la poésie. Près de quinze années séparent son nouveau long métrage Dharma Guns (2011) du précédent Docteur Chance (1997), qui disent à la fois la difficulté à produire son cinéma aujourd’hui, mais aussi sa persévérance et la nécessité qui l’anime et le pousse à toujours explorer le cinéma, dont il déclare chercher à percer l’énigme. « Il existe une vie après la mort, j’en suis la preuve » annonçait Ossang lors de la soirée de projection du film en avant-première à Paris. Cinglante, cette remarque dissimule un fond de vérité, comme si Docteur Chance avait bel et bien été une mort symbolique pour le cinéaste, et qu’il lui aura fallu renaître pour réaliser un nouveau film… dont le sujet même est la disparition de son héros, perdu dans un monde qu’il ne contrôle pas, face à une réalité qui se dérobe, confronté à des règles du jeu qu’il n’a pas choisies.

 

Pour autant, ce « purgatoire » n’aura en rien été une période d’inactivité, c’est au contraire le moment où la reconnaissance internationale d’Ossang s’affirme, par une multitude d’hommages et invitations à travers le monde. Les projets littéraires prennent le relai, en Nouvelle Zélande, en Argentine, sur William S. Burroughs… La musique aussi : rééditions d’album du groupe MKB, nouvelle formation Baader Meinhof Wagen… Et, véritable remontée des limbes, surgissent presque par surprise, à commencer pour le cinéaste lui-même, trois courts métrages en 2006-2008. Silencio (2006, 20 min.), Vladivostok (2008, 5 min.) et Ciel éteint ! (2008, 23 min.) replongent aux sources argentiques, noir et blanc et quasi mutiques du cinéma. Les trois films sont aujourd’hui rassemblés en un « triptyque du paysage ».

Silencio est issu d’une commande initiale qui devait accompagner un spectacle de danse au Portugal. Ossang y trouve immédiatement l’opportunité de faire à nouveau un film et reprend tout depuis le début[1] :

 

On a tourné avec de la 65 ASA, sans éclairage additionnel, avec juste le soleil, le vent et la nature. Je voulais retourner au primitif, à la simplicité, à l’essence : pas de dialogue, pas de numérique, pas de virtualité. La question était de savoir où était le réel. La caméra elle-même était bricolée : on avait des objectifs récupérés sur une caméra 35, adaptée à une vieille Aaton 16, première génération, de 1972. Faire un film avec rien, comme un opérateur Lumière, m’a redonné une force extraordinaire.

 

De la pesante chaleur du Portugal au froid glacial de Vladivostok, les films interrogent une même présence du couple placé à l’orée du monde : corps toujours un peu étrangers à eux-mêmes et à ce qui les entoure, frôlant d’intimes apocalypses, entre nature vierge et horizons industriels. Au travers de motif récurrents – eaux lourdes  et opaques, lumières filtrant, figure féminine qui échappe toujours un peu à son compagnon masculin, présences spectrales, corps-âmes, lointains navires, hasard et signes funestes, mal invisible qui sourd[2]… – Ossang pose les bases du long métrage à venir. Avec Ciel éteint !, il cherche, trouve et invente un nouvel acteur-personnage que l’on retrouve dans Dharma Guns : le chanteur écossais Guy McKnight, leader du groupe The Eighties Match Box B-Line Disaster, y profère des paroles hallucinées et traverse le film à la manière d’un fantôme.

 

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On retrouve également dans Dharma Guns trois aspects sur lesquels repose son cinéma, sans qu’il soit d’ailleurs possible de dire quelle voie domine.

Une passion pour les fictions populaires tout d’abord, qui font la marque de ses scénarios et contiennent en germe la puissance visuelle et les situations. Le film mêle fantastique et science-fiction émanant de la série B (présence menaçante de zombies, plutôt évoqués que réellement vus ; clonages et autres propagation de virus…), intrigues (personnages disparus, héritage…) et aventures (poursuite en bateau, fusillade, hommes-grenouilles…). Stéphane du Mesnildot, critique et écrivain de cinéma, a trouvé la meilleure formule pour qualifier le film : une aventure de Bob Morane qui aurait été filmée par Jean Epstein !

Une histoire en forme d’épopée amoureuse, dans la lignée de Tristan et Iseult (déjà fortement évoqués dans Docteur Chance) ou d’Orphée et Eurydice : l’union n’est jamais acquise, le couple toujours à reconquérir, n’échappant pas à la trahison en son sein ni à la malveillance des autres.

Mais surtout une forte critique d’un monde moderne régi par la néfaste collusion entre états, économies et industries : son premier court métrage, la Dernière Énigme (1982), est librement inspiré du texte Du terrorisme et de l’état de Gianfranco Sanguinetti, lui-même assistant-réalisateur de la Société du spectacle de Guy Debord, figure clé de la galaxie Ossang ; dans Dharma Guns se superposent une affaire de vaccins, une énigme des supermarchés et des images de vastes entrepôts qui semblent emplis de marchandises mortifères. Tout commerce et échange y apparaît comme un trafic mafieux. Dans des peintures utilisées pour le décor, des coupes de crânes laissent apparaître un code-barres à la place du cerveau…

Ces trois aspects contribuent à la complexité et à l’invention narrative de ses films. Qu’il dure cinq ou cent minutes, chacun d’eux nous invite à un voyage en eaux troubles, et comme ses personnages il ne faut pas craindre de s’y enfoncer, s’y enliser, s’y noyer, de se laisser emporter par les courants parfois contraires qui agitent le film dans sa profondeur, sous la surface de l’histoire.

 

Disloquées, discontinues, « en réseau » dit Ossang, les fictions génèrent et propagent du visuel et du visible mais reposent aussi bien sur des présences invisibles et pourtant capitales aux yeux du cinéaste, qui explique par exemple son désir de tourner aux Açores (Dharma Guns et déjà auparavant le Trésor des Îles Chiennes) parce qu’il a l’impression de se trouver au centre du monde, là où se rencontrent et frottent souterrainement les plaques tectoniques africaine, américaine et européenne. Tout comme dans ses films des forces souterraines informent le destin des personnages, un mal invisible rôde et se dissémine (virus, chimie, économie, politique, idéologie, sentiments…). Ossang en capte une part dans le rôle qu’il attribue à la nature, investie d’une puissance, d’une virtualité, d’une énergie folle, quand il filme le devenir d’un paysage agité par le vent, envahi par des brouillards, saisi par un rayon de lumière. A cette nature s’opposent les créations humaines qui prennent souvent la forme d’architectures à la fois sophistiquées et démentes ou encore d’abris primitifs, secrets et enterrés (grottes, passages souterrains, bunkers) qui servent de repaire et où reprendre des forces avant de lancer une dernière attaque à la face du monde.

 

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Car les personnages sont toujours des guerriers de la dernière chance, ultimes insoumis mais menacés de disparition. Et la disparition de l’humain est probablement le sujet principal de Dharma Guns. Ossang écrivait dans son livre Le Ciel éteint, qui constitue une trame narrative pour Dharma Guns, « Il existe des politiques, des syndicats, des religions pour désigner l’humanisme. Mais s’occuper de l’humain doit suffire à l’artiste. » A entendre selon deux sens complémentaires : seul l’artiste peut ou est capable de traiter de l’humain ; cela doit être sa tâche principale. Le personnage de Stan connaît ainsi tout au long du film de grandes variations figuratives qui mettent en jeu sa plastique à l’écran : silhouette, contre jour, clair-obscur, flou, vu à travers des surfaces semi-transparentes, disparition dans le décor… C’est jusqu’à la présence même de l’acteur au sein du film que l’on pense lorsqu’il déclare à Jon : « J’en ai un peu marre de ces conneries » et que l’on s’attendrait presque à voir l’acteur quitter le champ et rentrer à la maison. Dans un véritable tour de force final du récit, le film forme une boucle avec son début, et l’on retrouve Stan emporté par une ambulance dans la nuit. La dernière phrase du film, « Il s’en va », résonne alors comme un écho qui se propage dans un monde bien vide, et sonne comme une ultime disparition.

 

 

Vincent Deville

 

 

Plus d’informations sur http://www.fjossang.com

 

[1] Prix Jean Vigo en 2007, il marque une nouvelle jeunesse pour le cinéaste qui, en hommage aussi bien sans doute à Lumière qu’à Bresson, indique au générique de Dharma Guns que le film a été aidé par le Centre national du Cinématographe.

[2] La figures « 666 » découverte par hasard sur des arbres en cours de tournage, er qui revient de manière tout aussi hasardeuse dans un jeté de dés.

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