Michel Maffesoli
Éloge de la connaissance ordinaire.

  

Michel Maffesoli est professeur de sociologie à l'université Paris-V, directeur du Centre d'études sur l'actuel et le quotidien. LE MONDE, 23.04.01.

  

ON veut oublier les outrances verbales, les insultes et les à-peu-près théoriques qui s'apparentent plus à un règlement de comptes qu'à un vrai débat, pour s'en tenir au seul élément conséquent du point de vue de Baudelot et Establet (Le Monde du 18 avril), ce qu'ils appellent le "culte du vécu", ce que, pour ma part, je préférerais nommer la recherche du vivant.

C'est bien sûr dans ce cadre général qu'il convient de situer la thèse de Germaine Hanselmann (dite Elizabeth Teissier) sur "L'ambivalence fascination-rejet de l'astrologie", que j'ai dirigée et qui fut soutenue le 7 avril à l'université Paris-V, devant un jury présidé par Serge Moscovici.

Les diverses étapes du "contrôle" universitaire ont fait l'objet d'une très grande attention. On peut regretter - je le regrette personnellement - le battage médiatique et mondain autour de cette soutenance. Un titre de docteur dans telle ou telle matière ne garantit en rien ce qui peut être dit ou fait hors de la discipline. Mais nous ne pouvons pas sélectionner les candidats sur leurs intentions. Ou alors (ce pourrait être intéressant), il faudrait élargir le débat et réfléchir en quoi la recherche scientifique conforte ou non la technocratie militaro-industrielle, le saccage de la planète ou la répartition inégale des richesses.

En revanche, pour en revenir à la thèse en question, comme cela fut le cas pour d'autres thèses sur le phénomène de la croyance, ceux qui prendront la peine de s'informer sur le fond (thèse et rapports) verront que l'enjeu social et épistémologique (analyser les formes de croyance en l'astrologie) est d'importance.

Dans une telle perspective, analyser le vivant n'est nullement l'indice d'une abdication de l'esprit, mais bien le contraire. Puisqu'il en est fait état, ma singularité (qui tant en France qu'à l'étranger ne laisse plus indifférent) depuis un quart de siècle consiste à insister sur la nécessité de penser rationnellement ce qui est considéré comme "non rationnel". Repérer son efficace sociale. Et pour peu que l'on ait de la culture sociologique, l'on sait le rôle qu'occupe le non-logique, la passion, l'imaginaire dans ce que Peter Berger et Thomas Luckmann appellent la "construction sociale" de la réalité. Même Durkheim, qui appelait à traiter les "faits sociaux comme des choses", a insisté à maintes reprises sur l'importance des représentations, quoi que l'on puisse penser de celles-ci. Reprenant comme titre d'un de ses livres l'expression de Bergson "la Machine à faire des dieux", Moscovici a bien montré comment toutes les grandes œuvres sociologiques (Simmel, Weber...) eurent à se colleter à ce problème : la croyance est une réalité, il convient de la penser.

L'astrologie est une de ces croyances et l'analyser sociologiquement ne consiste sûrement pas à lui donner un statut scientifique. Etablir une équivalence entre "ma" sociologie et l'astrologie est un amalgame dont on pouvait penser la pratique révolue.

Mais peut-être faut-il se purger de ses convictions pour bien comprendre l'évolution de nos sociétés ? En tout cas, c'est ce que, depuis longtemps, je m'efforce de faire, et c'est aussi ce que j'essaie d'enseigner à mes étudiants. Ce qui ne manque pas d'irriter mes détracteurs. Mais il me semble que c'est un bonne manière d'analyser ce qui est et non ce que l'on aimerait qui soit.

En effet, la "logique du devoir être" (Weber), source de tout moralisme, est la pire des conseillères. Elle conduit tout droit à la police de la pensée, dont on sait les méfaits. La logique inquisitoriale n'est pas loin, dès lors que l'on s'érige en juge de qui doit être pensé et de comment on doit penser.

Certes, il est possible de cantonner la sociologie à reproduire, sempiternellement, sur la base d'une philosophie sociale héritée du siècle dernier, des débats d'écoles qui n'intéressent qu'elle-même. Il est instructif d'observer la lassitude éprouvée à l'endroit des querelles de chapelles qui ont lieu en sociologie. Là est la vraie "autodérision" d'une discipline qui n'est plus en prise avec la réalité sociale. Plus risquée est une pensée, je ne dirai pas singulière, mais typique, c'est- à-dire ayant l'intuition des idées-forces d'une époque donnée, et s'employant à en faire ressortir les"caractères essentiels" (Durkheim).

Parmi celles-là, à l'opposé d'une structuration institutionnelle de la société, l'émergence d'un imaginaire des "tribus" dans tous les domaines du social. Ou encore la transfiguration du politique, permettant de mieux saisir l'étonnante abstention et l'important phénomène des non-inscrits exprimant la saturation du mécanisme de représentation (philosophique, politique, social) sur lequel se fondent la majeure partie des analyses sociologiques.

Et que dire de la "proxémie" (école de Palo Alto), ou du retour du "nomadisme" sous ses diverses modulations (affectives, idéologiques, professionnelles) ? Est-ce de "l'interprétation gratuite" ou de "l'analyse spontanée" comme on me le reproche ? Peu importe, puisque empiriquement cela a permis et permet de donner un cadre analytique cohérent aux recherches sur les tendances profondes de nos sociétés. L'on pourrait dresser une liste fort longue d'études faites en France, au Brésil, en Corée, sur la musique techno, les effervescences sportives, religieuses, le Minitel, la convivialité sur Internet, les tribus homosexuelles et autres manifestations du lien social ne reposant plus sur le contrat rationnel, mais sur un sentiment d'appartenance beaucoup plus émotionnel.

L'astrologie est une de ces "folies". A côté de la voyance, du maraboutisme urbain et de divers syncrétismes religieux, il suffit qu'elle soit là pour qu'elle soit, en effet, passible d'une "connais- sance rationnelle". Pas d'un rationalisme abstrait ayant la réponse toute prête avant même de poser la question mais de ce que j'ai appelé une "raison sensible", s'employant à repérer le rôle des affects, des interactions et de la subjectivité. Toutes choses à l'œuvre à la fois chez les acteurs sociaux et chez le sociologue qui en fait la description.

Quoique nous soyons en France en retard d'une guerre, les débats méthodologiques de pointe dans la sociologie internationale insistent sur le rôle de l'implication, de l'observation participante, de la "typicalité", toutes choses relativisant l'objectivisme suranné dont on peut difficilement faire l'unique critère scientifique.

Si la sociologie est en danger, ce n'est pas de ses audaces et de ses"outsiders", mais bien d'un conformisme de pensée la rendant terne et ennuyeuse à souhait. Je considère que la peur de l'étrange et de l'étranger est cela même qui conforte la dérision dans laquelle on commence à tenir cette discipline. Fermer les verrous de nos universités en ayant peur du vivant engendre, à coup sûr, une folie obsidionale, celle de ce rationalisme morbide qui a peur de son ombre et donc la projette à l'extérieur sur des thématiques interdites et des chercheurs dangereux.

Une raison ouverte à l'imaginaire, au ludique, à l'onirique social est autrement plus riche en ce qu'elle sait intégrer, homéopathiquement, cette ombre qui aussi nous constitue.

Voilà le vrai problème épistémologique soulevé par cette thèse. Voilà le risque que j'ai pris depuis deux décennies en acceptant des sujets de thèse refusés ailleurs. Bien évidemment, j'ai toujours assumé et assume pleinement ce risque.

Au-delà de l'auteure de la thèse en question, pour laquelle la question ne se pose pas, on peut espérer que les menaces à peine voilées contenues dans le texte de Baudelot et Establet ne serviront pas de prétexte, dans le secret des commissions, pour "liquider" des candidats dont le seul tort aura été d'étudier, avec rigueur, des sujets considérés comme tabous.

Parmi les différentes manières d'aborder les faits sociaux, aucune n'étant exclusive, celle qui le fait à partir du quotidien, du banal, de l'imaginaire, s'emploie à rester enracinée, sans a priori normatif ou judicatif, dans ce qui est l'existence de tout un chacun. Même si cela paraît paradoxal : une connaissance ordinaire.

On peut se demander, d'ailleurs, si ce n'est pas en étant outrecuidante, arrogante, moralisatrice, bref en ayant un savoir absolu et, en son sens, étymologique totalement abstrait, c'est-à-dire en refusant d'analyser ce qui est, qu'une certaine sociologie dogmatique fait le lit des diverses formes de fanatisme qui, d'une manière sauvage, risquent de proliférer ? La question mérite d'être posée et débattue, si possible sereinement.

  

[En haut]
[Docteur Tessier ?]

     

Le Magazine de l'Homme Moderne
Pour retourner au MHM