« Redonner ses titres de noblesse à l'astrologie, enseigner cet art à la Sorbonne :  voilà pour quoi je lutte ! »
(source : "Mes combats", site E. Tessier)

   

La sociologie, l'antithèse de Teissier
ALAIN BOURDIN

Alain Bourdin est professeur à l'Institut français d'urbanisme-université de Paris-VIII, laboratoire de théories des mutations urbaines, CNRS. Dernier ouvrage paru: «la Question locale», PUF, «La politique éclatée», 2000.
Libération, le jeudi 19 avril 2001

La thèse de sociologie soutenue à l'université René-Descartes par l'astrologue Elizabeth Teissier n'est pas passée inaperçue, et provoque des réactions diverses. En première page d'un quotidien, les Prs Beaudelot et Establet s'indignent au nom de la rigueur sociologique («La sociologie sous une mauvaise étoile», le Monde du mercredi 18 avril). Faut-il y voir la réaction classique des universitaires à l'égard de tout ce qui leur est extérieur?

L'astrologie, comme d'autres pseudo-sciences, rencontre actuellement un grand succès: lui consacrer une thèse de sociologie est donc une bonne idée. Qu'une astrologue professionnelle l'écrive est sujet à caution, car on peut s'interroger sur sa capacité à respecter la distance scientifique, mais on a vu d'excellentes thèses de sociologie des religions rédigées par des prêtres catholiques.

Laisser préparer une thèse qui sort des sentiers habituels au monde académique n'est pas un crime. Il y faut juste de la rigueur et de l'éthique. En effet, aucune science ne peut progresser sans prendre de risques et sans accepter à certains moments l'émergence de discours totalement hétérodoxes. Il s'agit alors d'instaurer un débat - souvent violent - entre les chercheurs. L'objectif de l'innovateur et de ceux qui le soutiennent est de parvenir à convaincre ses collègues avec des arguments qui soient recevables par eux. C'est du monde scientifique que les grands découvreurs veulent être reconnus.

On sait que la médiatisation des sciences - même sociales - est aujourd'hui telle qu'on échappe difficilement aux dérapages. Des chercheurs de grande notoriété et la plus célèbre des revues scientifiques furent les principaux acteurs d'un dérapage spectaculaire: l'extraordinaire feuilleton du débat sur la mémoire de l'eau.

Une thèse mérite rarement d'être gravée dans le marbre, ce n'est pas une œuvre individuelle isolée, mais une contribution au travail collectif du monde scientifique: certaines thèses excellentes marquent des impasses, quand d'autres contestables ou médiocres ouvrent des perspectives fécondes. Encore faut-il que celui ou celle qui l'écrit accepte les règles de ce jeu collectif.

Je n'exclus pas que la thèse d'Elizabeth Teissier, que je n'ai pas lue, comporte des passages présentant de l'intérêt pour la sociologie ou que la soutenance ait donné lieu à des débats utiles, mais j'en doute, et, quoi qu'il en soit, le projet affiché reste radicalement extérieur au débat scientifique: il s'agit de créer un événement qui se veut le point de départ d'une légitimation de l'astrologie par l'université et qui entre dans la construction de l'image personnelle d'une astrologue.

L'affaire de la mémoire de l'eau impliquait de gros intérêts économiques, et un chercheur reconnu mettait sa réputation en jeu. Ici, quelques universitaires qui confondent sans doute le frisson médiatique avec les risques intellectuels se font les complices d'une aventure personnelle étrangère au monde de la recherche.

Que cela choque à l'intérieur de la discipline sociologique, comme le montrent Beaudelot et Establet, n'est pas un mal: il peut en sortir un débat stimulant. La véritable catastrophe est ailleurs.

Professeur dans un département de sociologie, j'ai choisi, il y a quelques années, de venir enseigner et chercher dans un institut d'urbanisme. Ce type d'organisme est en relation très directe avec les «acteurs», ceux qui produisent et gèrent la ville, les représentants de la société civile, les habitants, les professionnels de la ville... Sans cesse, je suis frappé par la sous-utilisation des acquis de la sociologie et l'extrême difficulté qu'il y a à faire entendre le discours - nécessairement dérangeant - du sociologue, que l'on remplace volontiers par de la pseudo-sociologie. L'on vient d'offrir à ceux que nous gênons un argument massif pour nous ridiculiser ou justifier l'appel aux pseudo-sociologues.

La sociologie - et la sociologie française reste l'une des meilleures - constitue une richesse considérable. La stériliser, c'est se priver d'un instrument pour organiser le présent et imaginer l'avenir. Cette aventure dérisoire caricature un enjeu majeur: la reconquête de la sociologie par la société.

   

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[Docteur Tessier ?]

     

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