Génération Néant (extrait)

Matin du 4 mars 1948,
sur la route de Buenos Aires à Parana

Saloperie de temps, saloperie de sort, se dit Frankie Tavezzano. C’était vers 5 heures du matin. Il faisait encore nuit. Comme d’habitude ce dernier mois, il se rendait à Parana pour prendre son service à 5 heures 30, aux douanes sur les écluses du fleuve Parana, près de l’embouchure.

C’était la plus sale période de l’année. D’abord à cause de la saison, ensuite parce qu’on venait de le changer de secteur, pour trois mois tout au plus, qu’on lui avait dit ! juste histoire que se tasse l’affaire Della Cistereia… Et depuis un mois, il lui fallait se lever tous les matins à une heure impossible, pour se taper en pleine nuit les 50 bornes de son bled à Parana. On aurait dit qu’une purée d’étoiles colmatait les orifices que les phares de la vieille Buick réussissaient à percer dans l’épaisseur du brouillard. Il pleuvait à torrents. Cette espèce d’orage de boue stellaire et d’acier mélangé ne présageait rien de bon. Frankie y voyait les pires augures. Surtout en cette période : trois semaines plus tôt, on avait abattu à la même heure son meilleur copain, Pedro Della Cistereia.

Ouais, le malheureux circulait en sens inverse, en direction de Buenos Aires. Descendu d’une rafale de PM.

Un ami de toujours, Pedro, douanier comme Frankie au poste de Parana. Les salauds avaient choisi de le plomber au moment où il rentrait d’une partie de cartes foireuse. Sans doute avait-il éclusé bon nombre de godets de tequila et achevé de vider son portefeuille chez une pute du cercle. Enfin, de quoi vous filer le bourdon quand on est un quadragénaire divorcé et que les pensions alimentaires vous rétament sous toutes les coutures dès la première semaine du mois ! Mais quand on a la poisse rivée à le mœlle, faut pas s’attendre à ce que quiconque vous fasse des fleurs. Au lendemain de sa mort, qu’est ce que les journaux et les collègues du poste-frontière avaient pu coller sur le dos de Pedro ! Ah, rien que de penser à cette embrouille, ça filait un putain de goût d’amertume sur le palais !Par les temps qui couraient, sans parler de toutes les crises rencontrées par l’Argentine, rien qu’avec les trafics dont le secteur était l’objet depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, nazis, justiciers juifs, services secrets yankees, magouilles européennes et autres apprentis guerilleros, il fallait s’attendre au pire.

Tout était pourri. Temps pourri. Vie pourrie. Actualité pourrie.

Depuis que Lili avait quitté Frankie, il avait l’impression d’avoir tout d’un coup vieilli de dix ans. L’impression d’être devenu un vieux con de fonctionnaire aussi baisé par la vie que ce malheureux Pedro qu’on avait dû éliminer du circuit par erreur, rien que parce qu’il avait le tort de lambiner en zone rouge au moment où d’autres intérêts comptaient mettre sur orbite quelque jet piégé ! Résultat : les meurtriers avaient dû terminer leur boulot en traînant dans la boue le souvenir de la victime ! Enfin, quoi : qu’est-ce que Pedro pouvait bien avoir de commun avec la CIA, le transit de coke ou les convois du trésor secret du troisième Reich ! Et sur l’heure, Frankie se sentait lui aussi devenir un point clignotant sur cette fameuse zone rouge. Le double sens du mot « mutation ». Les essuie-glaces couinaient sur le pare-brise. Leur miaulement n’avait d’égal que le manque d’efficacité.

 

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