F.J. Ossang (r)allume le cinéma dans « Mercure insolent », Evene.fr

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F.J. Ossang (r)allume le cinéma dans « Mercure insolent »

Par Jean-Christophe Ferrari – Le 18/06/2013

F.J. Ossang (r)allume le cinéma dans « Mercure insolent »

Avec « Mercure insolent », le cinéaste punk F.J. Ossang (« Le trésor des îles chiennes », « Docteur Chance », « Dharma Guns ») signe un essai intempestif sur l’économie du cinéma et la disparition de l’argentique. Un livre fiévreux.

 

 

« À vingt ans, j’ai cru naïvement qu’à l’avenir on écrirait des poèmes et ferai des films au lieu de produire des gros romans ennuyeux pour plagistes. » Le ton est donné : incrédulité, mélancolie. Le programme aussi : sursaut, fronde. Bouleversé par l’éradication de l’argentique, effaré par la manière dont le système de production cinématographique s’étrangle lui-même, atterré par la piètre qualité des films d’aujourd’hui, F.J. Ossang reprend, en le déplaçant, l’appel d’ Holderlin. « À quoi bon des cinéastes en temps de manque ? ». Pour répondre à une telle interrogation, il n’existe, bien évidemment, pas de méthode. Pas de méthode sinon celle de la coalescence des exclamations, du compactage des angles de vue. C’est peu de dire que  Mercure insolent est un texte hybride : essai pamphlétaire, histoire parallèle du cinéma, journal de bord d’un artiste qui navigue à vue, d’un Achab enivré par l’absence d’objet de sa quête. Ce texte est un phare à plusieurs faisceaux ! À plusieurs foyers divergents et affolés !

Changer le regard

À quoi bon des cinéastes en temps de manque ? Comment répondre à cela ? Premier temps : inventorier ce qu’on a perdu avec l’argentique. L’inventorier si fébrilement que cela vire à l’incantation. Rappeler ce qu’était « la brûlure chimique de la pellicule » ; rappeler – avec des accents dignes d’un Fondane ou d’un Epstein – comment la caméra se tenait en suspension au dessus du réel avant de fondre sur les choses tel un aigle effrayé par sa propre rapacité, par sa propre audace. Chanter les grands films qui ont été, pour reprendre les mots du grand Thomas Wolfe, comme « une fenêtre ouverte sur tous les temps ». Chanter enfin, chanter une fois encore, chanter comme si c’était la dernière fois, la poésie du cinématographe : l’impureté, le hasard, la chance, la magie de la lumière, l’immaturité, l’électricité, le vide d’un temps dépressurisé et, bien sûr, la vitesse car, faudrait pas l’oublier, « si l’on eût recours au cinématographe, c’est pour accélérer le monde à la façon du rock n’roll ». Bilan : « un film doit pouvoir changer définitivement le regard ». Qu’on se le dise !

Dharma Guns, 2010Dharma Guns, 2010

« La chimie cannibale » du cinéma

À quoi bon des cinéastes en temps de manque ? Deuxième temps : Identifier le manque. « Pourquoi le cinéma contemporain dominant m’ennuie à ce point ? Parce qu’il sacrifie presque toujours à une manière – la forme du récit, le jeu des acteurs, le débit convenu des idées se donnant comme inévitables, et faisant masse contre toute élection d’un autre temps ». Comment en est-on arrivé là ? Selon Ossang, pas l’ombre d’un doute : c’est l’usure, cette manière d’inflation de la productivité (en moyenne 12 nouveaux films par semaine !) que rien ne soutient sinon la vitesse de la spéculation. Autrement dit : « la vitesse généralisée du mensonge » qui « est le principe même des coups économiques ». Conséquence de cette précipitation, de cette course à la déréalisation numérique et à l’instantanéité : la disparition de la pellicule et, avec elle, de « la chimie cannibale » du cinéma, cet art aveugle, cet art du secret, cet art qui « démesure l’homme ».

« Je ferai des films ou trouverai les poèmes »

À quoi bon des cinéastes en temps de manque ? Troisième temps. Répondre en se fixant un programme, aussi fébrile soit-il : « Je ferai des films ou trouverai les poèmes ». Répondre en voyageant, en se téléportant (Vladivostok, Séoul, Nice, plaines de Castille, Brésil), en brouillant les fuseaux horaires, un peu comme le cinoche qui « déterritorialise au lieu de dénoncer, de trivialiser l’esprit des lieux en les passant au crible délateur de sa caméra ». D’autant que voyager c’est forcément éprouver la disparition des mondes, faire l’expérience de son propre évanouissement. Chance unique pour celui qui, comme le cinéaste, veut remonter le temps ! Mieux : retourner le temps ! Répondre, surtout, en enclenchant un rythme : aller plus vite que l’inquiétude. Se précipiter contre elle, l’inquiétude, tel un météore. Affoler l’affolement pour l’étrangler : couic. Coupez ! on la refait : « à quoi bon un cinéaste en temps de manque ? À faire parler la terre ! ».

 Mercure insolent, La Fabrique du sens, Armand Colin.

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