Trésor des Iles Chiennes : chronique sur culturopoing

article original ici, établi pour la sortie du coffret DVD. Pour pouvez d’ores et déjà retrouver ici la première chronique.

 

1986. La marche du monde est suspendue, le nucléaire aux bords des lèvres, Tchernobyl vient de lui cracher à la face son poison mortel. 4 ans plus tard sort Le Trésor des Îles Chiennes, film tout en dégradés de gris où le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle de sarcophage. L’argument du film. De la science fiction. Non, de la poésie spéculative. De l’anticipation tirant sur l’abstraction. Une nouvelle énergie en poison pour l’humanité. Une compagnie déjà condamnée qui veut se refaire au mépris des hommes. Une usine de la mort sur une île perdue, préhistorique, rendue à l’état minérale par un premier drame énergétique et où se joue une guerre entre l’antique et la modernité, deux visages de la même barbarie partageant une même méthode, le cannibalisme. Sur l’archipel des Îles Chiennes, plus de vernis de civilisation, les verrous sautent à mesure que le champs magnétique impacte les cerveaux. Chimiothérapie pour un cancer qui ronge le monde. Nous sommes le cancer et nous nous vomissons.

Tourné en scope, Le Trésor des Îles Chiennes est un film à l’horizontal, comme un mourant à qui on vient donner l’extrême onction. On y arrive par les nuages et on y descend comme l’on descend aux enfers. La première partie du film est faite de séquences disjointes bourrées à craquer d’informations. Ossang y systématise à outrance son style : ouvertures/fermetures d’iris et intertitres, comme une ponctuation qui déborderait des règles. Rythmique de cut-up (de toute façon, chez Ossang, William S. Burrough n’est jamais loin, rencontré à l’adolescence à la faveur d’un accident). Profonde haine de la paraphrase. Tout est dit une fois, une seule. Le cinéma d’Ossang est celui de l’exigence, pas question d’être inattentif. Chaque plan, chaque mot, le dit, l’écrit, le vu, tout fait sens et s’insère dans un vaste mouvement. Et pas besoin de tout dire, pas besoin de tout montrer, non. On ne verra jamais ainsi les tribus de cannibales des Îles Chiennes. Les fantômes n’ont pas besoin d’être vus pour exister. En revanche, des morts-vivants, on ne voit que cela.

(à propos de l’iris et du jeu qu’en affectionne le cinéaste. Un procédé renvoyant à un certain cinéma primitif, une période où une nouvelle grammaire inscrivait ses règles vierges de préconceptions, organisant son mouvement, invention du langage-cinéma. Mais impossible de réduire ce jeu à une simple attirance passéiste. Les ouvertures/fermetures d’iris ne fonctionnent pas comme des fondus, laissant croire qu’il y a un avant et un après séquence. Là, on touche physiquement au cadre. C’est tout autant une réduction-direction du regard que son explosion. Car tout porte à croire qu’entre ce que l’on nous donne à regarder et ce qui ne se voit pas – ou que l’on soustrait -, la frontière n’existe pas. Et que la précision d’un cadre – toutes ces belles images – procède bien d’une volonté de dégager de la beauté ordonnée, un acte conscient qui n’oblitère jamais le chaos.)

Après donc une première partie en round d’observation fragmenté (présentation des personnages/forces en jeu, des intérêts, des possibilités de récit), on plonge au cœur du temps réel. Un temps réel qui ne cesse pourtant de se défausser, perdant des jours ici et là. Bienvenue aux Îles Chiennes. Bienvenue en enfer où le temps se scelle, déjouant toute continuité pour s’enrouler sur lui-même. Soit la disjonction déplacée, s’échappant de la forme pour véroler le fond, gangrénant peu à peu le spectateur tout autant que les personnages. Le point de bascule se fait lorsque le groupe expéditionnaire part en camion rejoindre le château-usine, puis est contraint de terminer son voyage à pieds. Là, au cours d’une séquence tout simplement magistrale, nos héros voient disparaître horizon et ciel, cernés de toute part par la roche, renvoyés à leur petite condition par ce qui était là avant eux et ce qui leur survivra. L’arrivée au château n’apportera pas d’échappatoire. Filmées en légère contre-plongée, ses pierres  emplissent le cadre, construction à peine humaine ayant déjà rejoint l’éternité. Et le maître des lieux, à mi-chemin, scientifique vampire porteur d’une nouvelle peste n’ayant plus pour seule humanité que le souvenir d’un amour définitivement perdu.

Basculant franchement dans le fantastique à ce moment précis, le film se met à évoquer tout autant Nosferatu de Murnau (et son expressionnisme en manifeste) que Vampyr de Dreyer (sa lumière grise, ainsi que l’entrelacement du son et des intertitres), deux œuvres majeures du cinéma à cheval sur leur époque. Réalisé en 1922, Nosferatu marque le passage du romantisme picturale (avec des plans en allusions directes à des tableaux) au pur expressionnisme cinématographique, générant dans la foulée une terreur jusque là inédite. Premier film parlant de Dreyer, Vampyr, où chaque son, chaque mot est pesé et pesant, utilise encore la technique des intertitres du cinéma muet pour mieux coincer le spectateur entre deux mondes. À cheval lui aussi sur le temps et les réalités, Le Trésor des Îles Chiennes, pour se rattacher à ces deux figures tutélaires imposantes nous regardant d’outre-tombe, n’oublie pas la modernité, puisant dans la science-fiction complotiste son argument et optant pour un usage de la musique entre pure matière sonore (ces ambiances magnétiques faites de drones) et utilisation plus mélodique (la longue scène précédemment évoquée du parcours à pied à travers les paysages de pierres écrasants, scène toute entière portée par la musique puissante de M.K.B.).

Adoptant un mouvement de fuite en avant et d’accélération, le film peut alors foncer vers sa conclusion logique, l’anéantissement total du monde, perdant ses personnages dans un circuit fermé, ruban de Möbius à ciel à peine ouvert (l’illusion d’un hypothétique redécollage), road-movie en surplace où les hommes se voient littéralement anéantis par leurs peurs, leurs vices, leurs rêves dégueulasses. Les Îles Chiennes, ou le principe Solaris sur Terre. La matière finit toujours par absoudre l’esprit qui ose la défier avec les armes du démon.

(2011. Le Trésor des Îles Chiennes a été découvert au Japon, dans la préfecture de Fukushima.)

 

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