Critique de Dharma Guns chez Critikat

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Chronique d’une Near Death Experience délirante dans un monde apocalyptique tout droit sorti d’une BD d’anticipation, Dharma Guns est un film singulier, à mi-chemin entre série Z et cinéma sensoriel, entre David Lynch et La Jetée de Chris Marker.

 

Dharma Guns s’ouvre sur un accident de ski nautique. Le blessé, bien mal en point, est évacué en ambulance et commence apparemment à divaguer. C’est le point de départ d’une longue hallucination qui va mener le personnage dans un pays imaginaire. Il y sera tour à tour confronté à un voyage dans le temps, à des radiations nucléaires, à une invasion (qui sont ces Dharma Guns tant craints ?), au Grand Capital, à une attaque virale ou encore à un trafic d’arme. Pour achever le tableau, il aura affaire à un mystérieux professeur, défendra une énigmatique jeune femme (Delie) et passera une alliance avec le peu recommandable Jon, dont l’allure ne manque pas d’évoquer celle d’un officier SS. Recyclant jusque dans la caricature des personnages et des situations déjà vues dans des BD de guerre ou d’espionnage, Ossang crée une version animée et noir et blanc des tableaux pop colorés de Roy Lichtenstein. Tout comme son ainé, il est époustouflant dans la précision plastique et il se focalise sur la captation de moments, laissant une bonne partie de la dramaturgie advenir en dehors de l’image, ce qui renforce tension et mystère tout en entravant quelque peu la lisibilité des évènements.

Tout comme chez Lichtenstein, une des forces de Dharma Guns est de flotter en territoire non identifié. Ossang convoque une multitude de lieux et d’époques sans toutefois s’y attacher. Un vieux manoir méditerranéen se voit donc affubler d’une adresse californienne, des 4×4 contemporains se mêlent à des voitures rétro, un parfum de guerre froide règne malgré les ordinateurs portables. Il est par conséquent impossible de dater l’intrigue, même si l’esprit dominant du film est un peu désuet et nous ramène un bon demi-siècle en arrière (l’imperméable est de rigueur et les aéroports ressemblent à s’y méprendre à des aérodromes). Il en résulte un univers paradoxal – à la fois totalement personnel puisque non reconnaissable mais aussi terriblement commun parce qu’uniquement composé d’éléments issus de l’imaginaire collectif – au service de la Near Death Experience du personnage principal. Les différentes phases de son délire romanesque retranscrivent brillamment les sentiments d’urgence, d’inquiétude (met-il en scène se propre succession à travers celle de Starkov ?), de frustration et d’impuissance (lorsqu’il se fait voler son script, lorsqu’il se laisse mener par Jon) qu’il doit ressentir en prenant conscience que sa fin est proche. Son psychisme se laisse envahir par les fantômes de ceux qui ont probablement peuplé son existence (Delie, Jon – dont on se demande quel a pu être le véritable rôle) et l’on s’amuse à deviner certains de ses regrets (l’envie d’être artiste – au travers du personnage d’Arthur Strike ? La douleur d’avoir du se soumettre aux impératifs commerciaux – à travers l’omniprésence de codes bars ? Le besoin d’aventure ?). Ossang signe ainsi un portrait original d’un homme en détresse, qui s’agite jusqu’aux portes de la mort pour regagner le contrôle sur sa propre vie, tout comme il s’appliquait – dans la scène de ski nautique – à dévier au maximum de la trajectoire qu’on avait tracé pour lui.

Mais le foisonnement de Dharma Guns reste un peu abscons, les liens entre projections mentales et l’intrigue principale étant peu explicites, et le film n’échappe pas aux défauts récurrents des œuvres kaléidoscopes, où la juxtaposition plus ou moins anarchique de nombreux motifs est censée construire un message fécond. Au bout du compte, c’est le décalage entre l’intense qualité cinématographique et la confusion de la séquence de Near Death Experience qui risque de marquer les esprits et de donner à Dharma Guns une image d’objet de luxe dans le monde de la série Z, précieux et dérisoire à la fois.

Frédéric Caillard

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